L’Université Populaire de Nantes

mardi 17 mars 2009
par Per-Ewan
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Depuis la fin du mois de janvier, l’université de Nantes s’est remise en marche (après l’échec du mouvement précédent en novembre 2007) contre la Loi relative aux libertés et Responsabilités des Universités (LRU) et deux de ses décrets d’application. Un grand nombre de facs, galvanisées par le succès - non transformé - de la journée syndicale d’action du 29 janvier sont également entrées dans le mouvement à des degrés divers. Alors, s’agit-il d’une ènième lutte contre l’application du processus de Bologne ou voit-on de nouvelles idées et démarches émerger ?

À Nantes, comme à un certain nombre d’endroits, l’UNEF a - dès l’automne dernier - organisé des Assemblées Générales sur le thème des effets de la crise. À Nantes, cette campagne annuelle de promotion du syndicat réformiste étudiant a dès lors été l’occasion de réflexions générales et intercorporatistes. Cependant, en l’absence d’ennemi précis à combattre (quel mouvement social ne s’est pas construit en opposition à une menace ?), les choses sont retombées au bout de quelques rencontres.

Parallèlement à cela, des décrets d’application de la loi LRU, publiée en aout 2007, étaient tombés. Notamment le décret de réforme du statut des enseignants-chercheurs et celui de la masterisation des concours de l’enseignement. Ainsi, dans de nombreuses villes, une lutte s’est patiemment installée, entre autres par le blocage des conseils d’administration des universités, ceux-là mêmes qui sont chargés de voter les maquettes des nouveaux master d’enseignement et leur remontée au ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche. Quelques villes ont ainsi pu éviter depuis octobre dernier la remontée des dites maquettes.

Le 29 janvier, 50 000 personnes ont manifesté dans les rues de Nantes sur des bases très diverses, tandis que la veille, des AG étudiantes avaient rassemblé 600 personnes en fac de lettres, puis 1200 en droit quelques heures plus tard, le temps de quelques débrayages. Lors de la manif, le cortège universitaire était en tête de manif, avec drapeaux rouges et noirs et slogans intercorporatistes, suivis de près par les lycéens. La suite de cette promenade ponctuée par de nombreux tags a été l’occasion d’envahir la FNAC, le cinéma Gaumont, le Mac Donald’s pour finir par une action de soutien à des camarades subissant la répression de la compagnie de tram, la TAN. Enfin, un peu plus tard, trois jeunes se sont faits tabasser et interpeler par les flics (un d’entre eux a été transféré aux urgences). Quelques 300 personnes ont encerclé le commissariat du centre ville et ont finalement obtenu la libération des deux autres. Parallèlement, Solidaires organisait une AG interpro en fac de médecine. Une journée bien remplie...

Le 2 février marque le début de la grève des enseignants-chercheurs. Ce même jour, l’AG étudiante vote l’installation de barrages filtrants (c’est à dire pas grand chose) mais finit par voter le blocus de la fac deux jours plus tard. Petit à petit ce sont les facs de Sciences, STAPS puis Économie qui rejoignent le blocus et l’AG inter-UFR. À Nantes, seuls les campus de Pharmacie et Médecine ne démarrent pas de vrai mouvement.

Chose nouvelle, par rapport à la mobilisation anti-LRU de novembre 2007, les enseignants se sont mis en grève avant les étudiants. Ou disons plutôt qu’ils se sont réveillés avec un an et demi de retard, et ce uniquement au moment où les effets prévisibles de la réforme les touchent enfin. Une attitude corporatiste qui a suscité des inquiétudes parmi les étudiants dès le début. Malgré les messages et quelques signes rassurants les deux premières semaines de mobilisation, force est de constater que ces inquiétudes étaient fondées : tout d’abord, les professeurs de droit et la direction de cet UFR se sont finalement mis peu à peu en opposition dure vis-à-vis du mouvement, avec l’éternelle rengaine du soit-disant manque d’efficacité du blocus des universités. On imagine que pour certains, l’efficacité c’est la pression sur les parlementaires et le retour à la case "démocratie" représentative qui ne peut que garantir le retour détourné du problème. Mais après ces retournements de vestes, d’autres enseignants, dans des composantes plus progressistes, commencent dors et déjà à tenter de semer le trouble et faire des propositions qui mènent objectivement à l’abandon de la lutte.

La lutte étudiante en elle-même a démarré sur des bases nouvelles. Les réticences initiales à réitérer l’expérience difficile d’une occupation continue et offensive des locaux, un an après le premier mouvement anti-LRU, ont libéré du temps pour entamer des débats de fond. Sur le pourquoi du mouvement tout d’abord. Rapidement, pour beaucoup, il n’a pas été question de se limiter au retrait des décrets incriminés, ni seulement à l’abrogation de la LRU. Avant même le vote du blocus, l’AG étudiante a voté tout simplement l’opposition à la politique globale du gouvernement. Puis, fin février, l’appel à la grève générale. Des prises de positions révélatrices d’une évolution des états d’esprits. Des principes de démocratie directe sont régulièrement massivement enterinés, après débats, tel que le caractère impératif des mandats. Ensuite, sur le comment lutter, il a été tout de suite évoqué la mise en place d’une Université Populaire.

Dans les faits, la construction de cette Université Populaire est partie prenante d’une démarche relevant de l’action directe : on construit directement, sans intermédiaire, on ne revendique rien. Pour être honnête, tout le monde ne l’entend pas forcément ainsi : moyen d’action, activité visant à amener du monde à la fac occupée, voir activité secondaire... Le fait que la lutte doive forcément être limitée dans le temps (c’est à dire s’arrêter à la satisfaction de l’exigence du retrait de la LRU) est encore fortement ancré dans les esprits.

Le principe de l’Université Populaire a donné lieu a des réflexions, émanant de la commission montée pour l’organiser ainsi que de la CNT. Les principes énoncés par les deux organisations sont à peu près les mêmes : décloisonnement du savoir et de la fac elle même, abolition des rapports de hiérarchie prof / élève, démocratie directe, etc. Ces postulats, exposés en AG, ont été votés, après plusieurs interventions d’explication du travail théorique effectué. Même si - il faut bien le dire - beaucoup ont voté favorablement cette position, c’est sans doute sans trop mesurer la porté de la démarche. Il n’en reste pas moins que l’évènement est symbolique d’une évolution de la lutte à l’Université.

Concrètement, du fait du fort conditionnement de tous - y compris les militants autogestionnaires - l’idéal de l’Université Populaire tel qu’il a été pensé est encore loin d’être atteint. Les « cours » sont toujours assez conventionnels, la construction collective du savoir reste assez limitée. L’ouverture sur l’extérieur de la fac commence tout juste à se faire, notamment avec la mise en place de cours dis hors les murs. L’essentiel consiste en des conférences et des projections. À noter cependant la mise en place d’ateliers polyglottes quasi quotidiens, où l’entraide entre les niveaux et l’absence de hiérarchie constituent un bon début d’éducation émancipatrice. La transposition à des domaines autres que les langues reste difficile, notamment parce que cela présuppose un soutien pédagogique (l’expérience d’universitaires, matière de recherche) dont on ne dispose pas forcément lors d’une grève.

Le blocus de la fac, ou plutôt faudrait-il parler de la suspension des activités habituelles, censée libérer du temps et de l’espace pour la mise en place de cette nouvelle Université, fait aussi penser à beaucoup que rien ne se passe sur les campus. Ainsi, un grand nombre d’étudiants et même de professeurs non seulement restreignent leurs déplacements à l’Université, mais ne prennent pas la peine de participer aux activités. Ceci constitue une nouvelle preuve d’une certaine incompréhension de la démarche autogestionnaire : on ne conçoit que le système habituel, ou alors sa suspension provisoire à des fins revendicatives. Une certaine peur, qu’il serait intéressant d’étudier, d’approcher un certain cercle militant est aussi à l’origine de cela. Il en résulte inévitablement une fatigue militante tant il est complexe et fastidieux d’organiser à la fois l’activité et l’occupation continue des lieux. Si un nombre non négligeable de gens viennent à la fac, ils continuent de consommer le savoir.

Du côté étudiant, il existe aussi une frange plutôt violente de la droite extrême, notamment en droit, organisée dans les officines sarkozystes de l’UNI et des Jeunes Populaires (sic). Si leurs interventions en AG les desservent plus qu’autre chose, leurs manœuvres sont parfois assez dangereuses pour la démocratie directe qui se met en place. on peut prendre l’exemple de l’organisation d’un plébiscite en fac de droit « pour la reprise des cours », à bulletins secrets et bien sûr sans débat. Ajoutons à cela quelques collages au verre pillé et un équipement fait de battes de base ball qui nous ramènent plus de dix ans en arrière et nous rappellent que la lutte des classes n’est pas morte.

Si le rôle de l’UNEF est - au moment où j’écris ces lignes et donc où il n’y a encore rien à négocier - insignifiant, la Cé (Confédération étudiante, émanation de la CFDT) joue une rôle bien plus dangereux pour la démocratie, en répétant sans cesse la supposée inefficacité du blocus et en niant le rôle des Assemblées Générales. Au delà de ça, il est surprenant pour de soit-disant « syndicalistes » de constater des positions à ce point droitistes qui les poussent à cautionner la LRU, et même de traiter les étudiants d’assistés.

Le fonctionnement démocratique à part ça se porte bien, merci. Contrairement à des mouvements précédents et à d’autres endroits, un soin tout particulier a été mis à penser les Assemblées Générales de façon à ce que tout puisse être discuté de façon claire et voté après des débats contradictoires plutôt efficaces. Des imperfections existent forcément - et il y en aura toujours car tout est perfectible mais il est difficile de remettre en cause la légitimité et le caractère démocratique de ces AG (sans être ridicule en tout cas).

Le rapport aux coordinations hexagonales est quand à lui également évolutif. Si l’Université Populaire de Nantes y participe, un grand nombre d’intervenants commencent à remettre en cause son utilité, dans la mesure où il ne s’agit que d’une instance revendicative. Dans les faits, il ne faut pas perdre de vue que les coordinations n’ont jamais empêché l’UNEF de négocier dans le dos de tout le monde, précipitant ainsi les fins de mouvement.

Sur ce mouvement nantais, il y a encore tant à dire, tant du rapport avec la presse dont les productions relèvent tantôt de la volonté de segmenter les mouvements, tantôt de l’incompétence crasse. Les relations avec les bureaucraties syndicales, notamment de l’éducation, qui, lors de la manif du 11 mars, auraient voulu prendre la tête du cortège alors qu’ils n’étaient pas en lutte et manifestaient le mercredi après-midi à 16h00 afin de ne pas avoir à se mettre en grève... Après cette manif, tous les rassemblements suivants ont vu le cortège rouge et noir et étudiant réitérer cette démarche visant à imposer la lutte aux yeux des bureaucraties syndicales. À l’usure, et ce malgré la présence menaçante du service d’ordre de l’UNSA (dont on connait bien la profession...), les syndicats réformistes ont fini par se résigner et laissent faire.

Le mouvement de l’IUT, ensuite, pas si clean que ça, puisque quasi téléguidé par la direction de cet institut, dans le seul souci de préservation de l’institution et la défense d’un fonctionnement totalement à l’opposé de celui défendu par le mouvement universitaire... Le soutien exprimé par l’AG étudiante manque à ce sujet d’une vraie analyse. Cette contradiction n’est, semble-il, pas isolée. Peut-être aurait-il fallu réfléchir à la façon dont on voudrait intégrer les aspects plus pratiques des enseignements à une université populaire unique, permettre aux étudiants des IUT d’ouvrir leur horizon aux langues, aux sciences humaines ou à la philosophie par exemple et, parallèlement, introduire une démarche moins abstraite dans les filières du système universitaire classique.

Le mouvement anti-LRU a fini par s’essouffler, certains militants n’y croyant plus depuis plusieurs semaines, traduisant un fatalisme chronique. Tandis que les AG votaient largement chaque semaine pour la reconduction du blocus, les militants ne cessaient de prophétiser la fin du mouvement. Forcément, à force de ne plus y croire, cela a fini par se réaliser et, début avril, les cours reprenaient. Tous n’avaient plus qu’à s’attendre à se faire rouler sur toute la ligne : refus catégorique du semestre blanc ainsi que d’aménagement quelconque, et ce malgré une tentative de mobilisation pour sauver les meubles. Cette fin étant prévisible, il est dommage que l’expérience de l’Université Populaire se soit stoppé par la même occasion, alors que cela n’allait pas du tout de soi.

Pour conclure, il aurait été naïf de croire au début d’une longue expérience autogestionnaire à l’Université de Nantes, comme cela s’est fait à l’usine LIP dans les années 70 ou plus récemment dans certaines entreprises en Argentine. Mais, comme toute lutte, celle de contestation de la LRU en ce printemps 2009 a semé dans les esprits de nouvelles idées et de nouvelles démarches, qu’on ne peut qu’espérer voir réapparaitre de façon plus concrète dans le futur.

Per-Ewan

CNT-Supérieur & Recherche de Nantes / Nauntt / An Naoned


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